Mon rêve d’éternité

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Bonjour à toutes, bonjour à tous, dont les yeux toujours bienveillants s’étalent sur les mots écrits de ce modeste blog.

Ces derniers mois, douze pour être précis, nous avons entendu grincer et chanter la femme et l’homme qui nous habitent et nous pouvons témoigner que l’Humanité poursuit son temps sans faiblir.

De ma fenêtre, parfois élargie en 16/9, parfois étriquée comme un timbre poste, j’ai vu tant de choses ; j’ai vu la Science déployer ses ailes sur Mars, y découvrir un vaste lac d’eau à l’état liquide, une eau pure que nous ne tarderons pas de gâcher après la colonisation, j’ai vu les ossements du lavocatisaurus agrioensis, un dinosaure de plus de douze mètres qui vivait en actuelle Argentine il y a plus 110 M. d’années, cela relativise l’échelle de nos souhaits pour l’année en cours, j’ai vu ces joueurs fortunés se disputer le ballon rond et faire hurler la plèbe, j’ai vu un prince s’unir à une comédienne, j’ai compris enfin qu’ils faisaient le même métier, j’ai vu Cuba redevenir Cuba, mais toujours pas celui des Cubains, j’ai vu encore des soldats et des enfants mourir par centaines, j’en ai vu de toutes les couleurs dans le ciel un soir de juillet, j’ai vu des Saoudiennes au volant, il est temps que là-bas aussi ces dames tracent leur route, j’ai vu un président outre-atlantique nous instruire que des murs sauveront son peuple, je crois qu’il parlait de son espèce, pas de son peuple, j’ai vu célébrer le cinquantenaire d’une colère sociale, une demi-siècle plus tard je constate que tout est à recommencer, l’histoire toujours se répète et toujours nous oublions qu’elle se répète, j’ai vu la Corée du Nord rêver debout de Jeux Olympiques, je me souviens que le nazisme aussi, j’ai vu tant d’artistes encore nous abandonner, j’ai vu le tapis de Cannes saigner une fois de plus sous le pas d’un monde que le mensonge nourrit, j’ai vu des soldats mourir dans la boue des tranchées pour la centième fois, j’ai vu un garage immense avec des automobiles belles comme un défilé de Monsieur Saint-Laurent, j’ai vu une grosse poubelle, dedans pourrissait l’écologie, comme vous j’ai vu tant de choses l’an passé…

Puis, je me suis vu, au premier jour de cette année nouvelle, fragile et vieillissant, en prise avec ce monde, lui-même en prise avec son histoire, enfin j’ai vu, comme vous, mes coudes battre des flancs pour garder ma place dans le trafic, et puis, et puis, j’ai vu les yeux de celle que j’aime et qui m’aide à vivre dans ce chaos et là, je me suis mis à rêver de verte prairie, d’eau cristalline, de soleil et d’azur transparent, je me suis mis à rêver d’éternité.

Et ce matin, alors que 2019 nous impose ses lumières, je me rappelle combien nous devons prendre soin les uns des autres.

Je vous souhaite toutes les satisfactions pour ces jours qui restent à organiser avant le 31 décembre prochain et, même si en parcours vous vous étaliez sur le sol, il suffit de regarder, d’écouter, d’entendre, pour voir que, pas si loin de vous, il y a quelqu’un pour vous aider à vous relever.

Je vous embrasse, et malgré nos différences, je m’efforce de vous aimer tous.

*

© JPT
Illustration empruntée à la toile :
http://www.charentelibre.fr
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La biche glacée

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La montre de bord indiquait 22h30. Il faisait un froid de chien. Je roulais depuis deux heures quand j’atteignis le contrefort des Vosges. A Belval, j’entrepris de franchir le col du Hans pour atteindre le versant alsacien.

Au-delà du pare-brise brossé par le balai des essuie-glaces, sous l’effet de la neige et du vent, la route avait pris des allures de piste dont j’avais peine à percevoir le tracé. De chaque côté, le décor projetait des ombres formidables. J’étais au tiers de mon ascension. Je m’employais à réduire avec précaution la vitesse du vieux Toyota  pour un virage serré sur la gauche quand, dans le jour artificiel des projecteurs, m’apparut un animal dressé, pattes écartées. Pile au milieu de la route. Combattant le réflexe de freiner, je parvins néanmoins à immobiliser le véhicule à quelques mètres de la bête qui n’avait pas bougé d’un poil. Je commandai les feux de détresse, hésitant à me ranger sur le côté dont je ne voyais plus les limites sécurisées.

A présent, je fixais avec application l’animal : c’était une biche. Elle semblait tétanisée. Je coupais les phares, ne laissant que les veilleuses et j’attendis un instant derrière mon volant. La biche posait dans son instantané ; une position pour le moins suicidaire comme si la bête s’apprêtait au choc d’un véhicule. Je tentais le klaxon, en vain. Le vent qui traversait les sapins chargé de neige fouettait la gueule et le corps de la pauvre bête. Je décidais de m’approcher. J’enfilais mon blouson, mon bonnet, mes gants et j’ouvris la portière. Le froid me gifla le visage et la neige macula instantanément mes lunettes. En baissant la tête je m’approchais sans brusquerie de l’animal jusqu’à le toucher avec précaution, ce geste ne m’étant pas familier. Je posais une main sur la tête entre les oreilles, tout son corps frissonnait. Ses yeux noirs me fixaient, c’était flippant. Dans ce regard une souffrance dépassait la peur. J’étais désemparé. Pour tenter de faire bouger la biche, je flattais un peu son flanc en lui parlant doucement. Sans résultat. Je pris alors dans la main une poignée de neige fraîche que je tendis à sa gueule. Contre toute attente, sa langue se mit à lécher la neige jusqu’à mon gant. Je renouvelais l’opération trois fois. Chaque fois l’animal prit la neige de ma main, sans bouger. Défait, j’allais regagner le Toyota quand une idée me vint : j’avais quelques biscuits en poche, je les tendis à l’animal qui les mangea en mâchant doucement. Quand elle eût mangé les biscuits, je prélevais du coffre de l’auto une couverture que j’étalai sur son dos. Je ne savais quoi faire de plus. Je la regardais, elle me regardait. Il se passait quelque chose, c’était imperceptible, mais peut-être était-ce mon imagination ? J’avais froid malgré mon équipement ; le vent se faufilait partout en hurlant. La biche qui ne bougeait pas… De guerre lasse, je rejoignis le véhicule, décidé à signaler le fait aux autorités puis à contourner la bête pour reprendre ma route. Je m’apprêtais à composer le numéro sur mon téléphone quand la biche, d’un jet,  rejoignit le profond de la forêt, avec la couverture.

Il me restait une dizaine de kilomètres à parcourir avant destination. J’étais perturbé. Les quatre roues motrices m’arrachèrent à la pente et vingt minutes plus tard, je garais mon engin au pied du chalet. J’entrepris de m’installer, je fis un feu. Après un thé bouillant  mélangé de rhum agricole, je me couchais.

Le lendemain, le ciel était dégagé, un bleu pastel régnait. Au loin, je contemplais le Champ du Feu. Dans quelques heures cette station ferait le bonheur des skieurs. Après un copieux petit-déjeuner, j’entrepris de dégager la neige. C’est alors que je remarquai une tâche verdâtre sur le tapis blanc de l’hiver, à proximité de la réserve de bois. Intrigué je m’approchai. Il y avait là, étalée sur le sol, la couverture qui avait couvert le dos de la biche la nuit dernière. Des traces précises indiquaient le passage d’un animal aux fins sabots. Je regardai alentour, la réverbération de la neige m’éblouissait, je mis une main en pare-soleil. Je découvris une biche qui grimpait la colline face à moi. Je la suivis un moment, choqué, à l’idée de la couverture. L’animal poursuivait son ascension sans s’arrêter puis il disparut parmi les sapins.

Je restais longtemps ainsi, pelle à la main, le soleil de l’est sur le visage, à rêver de marcher en compagnie de la biche, partageant sa route jusqu’aux prochaines lueurs pâles de l’aube. Et plus encore.

*

© JPT
Illustration empruntée à la toile

S.A.S. l’Hiver

Fond d'ecran Lac enneigé

 

Ma plume vole sur le vélin pâle

Elle valse avec le vent d’Autriche

Par les terres de l’Est le Grand

Sur le chemin des arbres de glace

Le long des coteaux où sommeille le vin

*

Ma plume vole sur le vélin pâle

Elle caresse le flanc du serpent Moselle

Jusqu’à toucher son flot gris

Puis le passe et se pose

Aux pieds des géants d’émeraude

Aux aiguilles coiffées

Tant de chevaliers

A la verte cotte maillée

Autant de bras

Que de branches déployées

*

Ma plume vole sur le vélin pâle

Par la fenêtre à peine ouverte

Le parfum de l’hiver

Prisonnier du ciel qui s’affaisse

Se répand sur moi

Me grise de cannelle et de noix

Je plie genou et salue en ces heures

La majesté de son règne

Son Altesse Sérénissime l’Hiver

*

© JPT
Illustration empruntée à la toile :
http://www.wallfizz.com/

The Bookshop

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1959. Dans le nord du Royaume uni, un village côtier s’est doucement remis des blessures d’une guerre qui a laissé nombre des siens sur le sol des violences. Florence Green est l’une de ces veuves qui vivent avec le souvenir de celui qui l’accompagnait et que la guerre lui a volé.

Amoureuse des mots écrits, elle vit dans la plus vieille maison du village. C’est là, dans cet endroit rongé par l’humidité et la moisissure que surgit en elle la volonté d’ouvrir une librairie.

Seule, courageuse, tenace, assistée d’une enfant à la maturité étonnante et d’un homme vieillissant reclus chez lui, elle va défendre et donner réalité à son projet, malgré les pressions de Mme Gamart, dame toute puissante par ses relations avec la bonne société londonienne et dont l’idée fixe est de transformer la vielle demeure de Florence en centre d’art, bien loin des préoccupations littéraires de cette dernière.

Le film de Isabel Coixet, gratifié de trois Goyas au dernier festival de Berlin, adapté du roman de Pénélope Fitzgerald (La Libraire, éditions de la Table Ronde) nous mêle à cette Angleterre des 60′ et au cosy de ses demeures rythmées par l’heure du thé.

Tout y est mesuré, autant le verbe que la posture des personnages prisonniers de leur condition et de leur rêves. Même la mer et le soleil se font discrets, l’une par l’argent de sa robe, l’autre par le pâle de son disque, accompagnés par l’omniprésence du vent qui donne à l’ensemble une âme d’automne favorable au propos.

Un joli moment de cinéma, parfaitement interprété (entre autres) par Emily Mortimer, Patricia Clarkson et Bill Nighy, un film sans cri, sans fureur, malgré la tension et l’amertume -celles des vaines batailles- auxquelles se mélangent les essences de bois, de cuir, de cire et d’Earl Grey ; on y croisera avec plaisir le souvenir de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) et celui de Vladimir Nabokov pour Lolita (1955).

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© JPT
Illustration empruntée à la toile

L’amie de mamie et la mie du canari

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Mamie Annie a une amie nommée Mimy ;

elles mènent leur vie à Miami.

Mamie Annie a une manie,

c’est le rami avec Mimy

et le mardi midi

c’est le moment du rami.

Aujourd’hui c’est mardi

et Mimy a mis, à midi,

de la mie de son panini

dans le nid du canari.

C’est un canari des Canaries

nommé Aimy,

remis par une amie de Mamie,

une amie de la Navy

qui aime quand Aimy sur le dos siffle le mi.

Mamie Annie se dit que Mimy a mis

trop de mie à Aimy qui aime la mie de panini

mieux qu’elle n’aime son amie Mimy.

Aimy est trop mini pour tant de mie.

Mamie, au moment du rami,

ne pense qu’à Aimy,

Son canari si mimi.

Du coup elle s’emmêle au rami

et Mimy met la main sur la mise à Mamie.

 

Moralité :

Pour le rami du mardi midi, une seule amie : la mie du canari.

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© JPT
Illustration empruntée à la toile

https://www.boutique-oiseaux.com/blog/

Mastaba

 

Arthur était au pied de deux murs hauts d’environ trois mètres de hauteur. Ils étaient construits parallèlement, à quelques mètres l’un de l’autre et donnaient à voir un long couloir à ciel ouvert dont Arthur ne mesurait pas la fin. Que faisait cet ouvrage au milieu de cette forêt de bouleaux ? La curiosité inscrite dans son acide désoxyribonucléique l’invitait à pénétrer ce corridor et à en sortir à l’autre bout. Il entra donc.

Dans ce corridor de pierres l’onctuosité du sol amortissait les pas, une brise circulait et Arthur convint que, en cette belle journée, la balade était agréable. Ainsi avançait-il en portant de temps à autre le regard sur la transparence bleutée du ciel.

Il marchait depuis dix minutes quand la brise soudainement disparut. Arthur se posa ; il mit dos contre l’un des murs, écarta légèrement ses jambes et posa les mains sur ses cuisses. Ses yeux contemplèrent un moment l’humus à ses pieds. Relevant la tête, il nota que la lumière avait décliné et que le ciel avait pris nuance de gris. En regardant derrière lui le chemin parcouru, Arthur constata qu’il ne voyait plus l’entrée du corridor. Ce qui lui parut cohérent ; à quatre kilomètres à l’heure il avait parcouru près de sept cents mètres. Ce couloir est tout de même fichtrement long, se dit-il. En effet, le chemin devant lui ne semblait pas présenter son terme, quel qu’il soit. Prudent, Arthur convint qu’il marcherait encore cinq à dix minutes et, si rien ne se manifestait, qu’il rebrousserait chemin.

Moins de cinq minutes s’écoulèrent avant que la lumière ne disparaisse presque totalement. Bientôt le chemin plongea dans une pénombre telle qu’Arthur fut contraint d’utiliser la torche de son portable pour y voir. Le ciel s’était assombri comme à la nuit et Arthur s’arrêta, inquiet, s’apprêtant à faire demi-tour. C’est à ce moment qu’il constata les fresques sur le mur.

A la manière des bas-reliefs de l’Egypte pharaonique, les fresques présentaient des groupes de gens, peints à l’échelle humaine, les pieds touchant le sol. Les murs en étaient couverts et révélaient l’ensemble grâce à une lueur qui provenait de la pierre elle-même. Arthur fut immédiatement surpris par le réalisme des scènes ; il y a avait là toute une population dans sa diversité, des enfants, seuls ou accompagnés de leurs parents, des vieillards, des couples enlacés ou se tenant par la main, il y avait même quelques animaux, un oiseau, peut-être une alouette. L’ensemble indiquait plusieurs époques. C’était très beau. Après de longs instants, fasciné à découvrir cette étrangeté, une inquiétude légitime envahit Arthur qui opta pour quitter l’endroit et rejoindre son point de départ sans pousser plus avant. Il souhaita cependant prendre quelques clichés au moyen de son téléphone pour témoigner par la suite de sa découverte. Au moment de déclencher la première photo, il constata à travers l’écran de l’appareil, que les murs à quelques mètres de lui s’étaient rejoints comme en perspective sur l’horizon. Il s’approcha et constata que les murs n’en faisaient plus qu’un et que la voie du retour était fermée. Arthur, dépité de ne pouvoir rebrousser chemin, n’avait de choix que de poursuivre sa route à sens unique. Sauf que dans ce sens, à quelques mètres pareillement, les murs aussi s’étaient rapprochés empêchant toute circulation. Arthur était prisonnier maintenant de cette structure qui, vue du ciel, pouvait donner l’image d’une embarcation. L’angoisse s’empara de lui avec avidité. Fébrilement, le prisonnier vérifia les aspérités du mur et admit, malgré la hauteur, qu’il tenterait l’escalade pour recouvrer la liberté. Il allait se hisser quand les deux parois encore disjointes se rapprochèrent l’une de l’autre si promptement qu’Arthur fut pris en étau par les pierres. Il tenta de se débattre, il hurla, mais les murs touchaient ses épaules et lui interdiraient bientôt le moindre mouvement. Arthur composa d’un geste le numéro des secours sur le clavier de son téléphone mais il n’y avait plus de réseau. Son portable dans la main, Arthur entra dans le mur, sans douleur, jusqu’à être totalement absorbé par lui. Puis vint l’obscurité.

Le jour suivant, sur une campagne plane et sans arbres, se dressait un mur dont on ne voyait ni le commencement, ni la fin. Dans le mur, il y avait une porte. Si on ouvrait cette porte, on constatait que derrière celle-ci il avait un second mur, identique au premier qui faisait couloir de quelques mètres de large avec le premier. Une brise y circulait, la lumière y était douce. Il était tentant de remonter de gauche ou de droite cette curieuse installation.

« De toute façon, dit Eléonore à Michel, il faut bien traverser ce mur pour poursuivre notre randonnée, il doit bien exister une autre porte quelque part sur le mur d’en face… On ne va tout de même pas escalader, il y a près de huit mètres. »

C’est ainsi que le couple de randonneurs entra, sac sur le dos et fleur à la dent, droit dans le mur.

Plus tard, quand les pierres se fermèrent sur eux, la première fresque qui apparut à leur frayeur fut celle d’un jeune homme avec un téléphone en main.

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© JPT
Illustration empruntée à la toile

Des oiseaux marins et des poètes

Une journée avec la mer

 

Les oiseaux que l’on regarde, à la mer, à l’abri d’une vitre, font des signes désespérés, du moins nous les croyons tels, car la matière qu’il y a entre nous et eux favorise la dissertation et le songe, et nous désirons voir dans leur géométrie alimentaire ou simplement discursive, une oraison, un doute, une histoire. Le désespoir des grands oiseaux marins est pareil à celui des poètes. Trop loin de nous, dans un azur que nous touchons du doigt et de la pensée, ils ont l’air de n’être que pour nous, pour notre sieste, nos bavardages, notre méditation. Rien n’existe en poésie que ce qu’on veut bien y apporter. La musique des vers comme celle des battements d’ailes est tributaire de l’instant. L’oiseau est prisonnier de son vol. Le poète l’est du sien, je veux dire d’une orthographe, d’une prosodie, du rythme.

L’Art est une prison sans barreaux dont on ne s’évade point : le spleen est un geôlier, la douleur un brouet de larmes, la technique des fers de dentelles.

(Léo Ferré, extrait de sa préface pour Poèmes saturniens de Paul Verlaine © 1961)

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JPT
Illustration : Raoul Auger